Revues et colloques

Extrait de Claire Lejeune. Une voix pourpre. par les professeures et chercheuses Danielle Bajomée (ULg) et Martine Renouprez (Cadix) (2012)

Claire Lejeune a raconté, à quelques reprises, la naissance des Cahiers Internationaux de Symbolisme. Ainsi, répondant à une demande de René Alleau qui terminait un livre sur La Science des symboles (1976) donne-t-elle une histoire de la revue qui s’origine dans une « Société de symbolisme » créée, en 1950, à Genève, par le Dr Moïse Engelson, société qui initie des congrès à Paris, à Vienne, à Genève et à Bâle. Pour celle-ci, Claire Lejeune organise, en juin 1962, un important colloque au Palais de l’Unesco à Paris, sur «  Les fondements du Symbolisme à la lumière de plusieurs disciplines », sous la présidence de Gaston Bachelard. Les Cahiers sont créés, dans la foulée, la même année, grâce à l’amitié et au mécénat d’Engelson, avec un  comité de patronage prestigieux – composé entre autres de Gaston Bachelard, de Paul Ricoeur, d’Henry Corbin, de Mircea Eliade, de Georges Blin…« Ce qui fonde les Cahiers, écrit-elle reprenant un mot de Bachelard, ce n’est certes pas une ‘ pierre philosophale’, l’appartenance secrète à l’une ou l’autre tradition ésotérique, mais paradoxalement, l’’Ouvert.’ (..)Les Cahiers demeurent un lieu de résonance, un lieu d’interférences où s’informe, où se trame le présent multidimensionnel du symbole(…) » (René Alleau, La Science des symboles, p. 244).

La philosophie de la revue ? La recherche interdisciplinaire, tout d’abord, dont Claire Lejeune dira qu’elle consiste essentiellement en «  cette intégration des cloisons, non leur destruction arbitraire. C’est la connaissance de l’entre, de la différence » (Lettre à Roland Crahay, années 70). Très influencée par les thèses d’Ilya Prigogine qui prône une “nouvelle alliance” entre culture scientifique et culture philosophique, littéraire ou  artistique, Claire Lejeune  inventera un espace où tenter de questionner le symbolisme en lui donnant des fondements théoriques et scientifiques, bien éloignés de l’occultisme, de l’hermétisme ou de ce qu’elle nommait « les cartomanciennes ». Il s’agit donc, pour cette agnostique,  d’une  rénovation en profondeur, d’une revalidation rationnelle de l’imaginaire et du symbole, après bien des années de connotations obscurantistes et ésotériques. Claire Lejeune et Engelson sollicitent donc, dans un esprit trandisciplinaire, des socio-anthropologes, des psychanalystes, des historiens des religions, des philosophes, des scientifiques, des linguistes.

Le rôle considérable de cette revue dans la vie intellectuelle  à partir des années 60 est malaisément mesurable, mais il est considérable : femme de la non-arrogance des savoirs, « passeuse », sans exclusion aucune, Claire Lejeune porte, dans ces Cahiers qu’elle anime  loin de tout terrorisme intellectuel, la dynamique d’une recherche permanente, d’une curiosité passionnée. De Decker : «  elle a toujours su percevoir, surtout dans le champ des sciences humaines, où perçait la parole qui déchirait l’opaque, où s’élevait un discours qui frappait les autres de désuétude, voire de caducité » (“Autour de Claire Lejeune”, Courrier du Centre international d’études poétiques, n°135-136, p. 4). La publication de la revue s’alimente à des séminaires et à de magistraux colloques où interviennent  les  intellectuels les plus intéressants de notre temps dans un climat d’effervescence généreuse.  « Là je ne parle plus avec des mots, mais à travers des êtres, dit Claire Lejeune.  Non plus dire, mais faire dire, donner la parole aux acteurs d’une phrase essentielle, infiniment en œuvre, toujours à venir, jamais achevée » (Lettre à Pierre Dhainaut, 10/12/1970) Le poète-philosophe qu’est Claire Lejeune dit s’être ‘extériorisé’, être allée à la découverte d’une communauté (au sens de Blanchot) pour s’insérer dans une quête plus partagée et, selon ses termes, « travailler en compagnie », « faire cordée » (Lettre à Fernand Verhesen, 03/01/1971), loin de tout dogmatisme. Elle a, de la sorte, tissé patiemment tout un  réseau amical et fraternel de relations créatrices, elle qui était si différente des intellectuels chevronnés qu’elle invitait à ces grandes rencontres, mais si proche d’eux cependant. Sa générosité autorisait la déliaison de toute parole dissidente, et sa trajectoire singulière étonnait et forçait le respect, autant que son honnêteté : c’est que  Claire Lejeune s’intéressait vraiment à la pensée « La pensée est une activité de mon corps, disait-elle, ou encore « là où la pensée travaille, c’est mon lieu » (Interview de Claire Lejeune par Danielle Bajomée, décembre 1993).

En 1971, Claire Lejeune offrit à l’Université de Mons ses deux revues (Réseaux avait suivi Les Cahiers en 1975) – qui étaient sa propriété privée – et son enthousiasme efficace. La création du CIEPHUM (Centre interdisciplinaire d’études philosophiques de l’Université de Mons) consacra l’événement. Claire Lejeune en devint la Secrétaire permanente, continuant à avoir la responsabilité des colloques et des revues, se définissant modestement comme « l’ouvrière d’une publication » (René Alleau, La Science des symboles, p. 243).

Elle poursuivit là un travail d’une force étonnante, comme en atteste le programme des séminaires de philosophie organisés par elle, dès 71, autour de Jean Ladrière, Roger Garaudy, Françoise Collin (« Marx avec Freud »), Henri Meschonnic, Isabelle Stengers ( Histoire des sciences et épistémologie contemporaine), René Girard, etc. ; comme en attestent aussi les importants colloques internationaux, où se retrouvèrent  Starobinski, Georges Blin, Jean Rousset, Michel Deguy, Mikel Dufrenne, René Nelli, Maurice-Jean Lefebve, Piaget, Yves Bonnefoy, Jacques Derrida, Oswald Ducrot, Nicolas Ruwet, René Thom, Edmond Jabès, Bernard Noël, Edgar Morin et bien d’autres.

Après bien des numéros consacrés à une relecture de la symbolique dans les traditions, les sciences, l’héraldique, etc., les Cahiers se sont de plus en plus tournés vers  l’exploration des mythes et de l’imaginaire.On ne s’étonnera donc pas du souci qu’aura Gilbert Durand d’associer Claire Lejeune aux débuts de son Centre de recherches sur l’imaginaire (le CRI), à l’Université de Grenoble en 1966, et aux travaux qu’il entreprendra dans les domaines de la mythocritique et de la mythanalyse, pas plus que de l’influence qu’eurent les Cahiers sur la  revue Circé (Cahiers de recherche sur l’imaginaire), fondée en 1970, à Chambéry,  par Jean Burgos. Ces deux disciples de Bachelard se retrouvaient, à l’évidence, dans l’exigence obstinée des Cahiers, auxquels ils furent maintes et maintes fois étroitement liés.

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La création en 1965 à Genève d’une autre revue, Réseaux, d’abord intitulée Revue universitaire de science morale, par Moïse Engelson et Claire Lejeune, témoigne de leur merveilleuse entente et de leur souci de donner une nouvelle envergure à leur entreprise intellectuelle et à leur désir de rassembler les savoirs issus de différentes disciplines. Les membres fondateurs de la revue sont révélateurs de son orientation « interdisciplinaire de philosophie morale et politique » : elle se compose de philosophes, éthiciens et logiciens (Léo Apostel, Abraham Edel, Paul Kurtz, Philippe Devaux, Charles Morris), de linguistes (Chaïm Perelman, Raymond Renard), d’historiens et philosophes de la shoa (Saul Friedländer, Harald Ofstad), de philosophes des sciences et de physiciens (Ferdinand Gonseth, André Chavanne, Jacques Ruytinx), de sociologues (Henri Janne, Jean Servier) dont l’altermondialiste Jean Ziegler… . Ils se donnent pour objectif d’« aborder les problèmes axiologiques par la confrontation constante des expériences humaines acquises dans les domaines les plus divers ». Si les premiers numéros se centrent plus sur l’éthique en tant que telle ou confrontent les sciences et les critères dans la recherche à celle-ci, la revue se tourne assez rapidement vers l’éducation, l’enseignement et les sciences pédagogiques (Actualisation de l’enseignement (1972) ; Communication sociale et enseignement (1978) ; L’université : une institution dans la société (1980) ; Education, enseignement, formation (1993), etc.), les sciences sociales (Initiation à la société (1982) ; Société de communication, société transparente ?/Racisme, xénophobie, extrémisme (1994)) et plus particulièrement les problèmes de société propres à la région montoise, en soulevant notamment la question de L’impact du changement technologique en zone de reconversion Mons-Borinage (1986) ou la question de l’affaire Dutroux et de la responsabilité des pouvoirs publics dans ce désastre (Prise de parole. La crise des pouvoirs et l’éveil des consciences en Belgique (1997)).

Présentation de La Belgique malgré tout, à Beaubourg en décembre 1980. De gauche à droite : Conrad Detrez, Jacques Sojcher, Claire Lejeune, Pierre Mertens, Serge Fouchereau

Claire Lejeune établira un partenariat avec le Groupe de Recherche Ethos de l’Université du Québec à Rimouski, les colloques s’alternant d’un lieu à l’autre. Les Montois auront ainsi la chance d’accueillir dans leur ville des personnalités aussi prestigieuses que Benoîte Groult, Marie-France Brive ou Kostas Axelos. « Étais-tu consciente du plaisir que tu nous offrais de converser avec des personnalités comme René Thom, Gilbert Durand, Edgar Morin, Georges Steiner, Claude Julien et tant d’autres ? Des êtres d’exception dans notre bonne cité montoise. Peu s’en rendaient compte car tu as toujours travaillé dans la discrétion » (Raymond Renard, “Claire, l’amie de toujours”, dans Pour une origyne à venir. Engagements auprès de Claire Lejeune, CIS, n° 119-120-121, p. 178). Car dans l’effervescence et le dynamisme des deux revues, Claire ejeune fit oeuvre de «relieuse ». Elle a favorisé la rencontre des intellectuels de tous bords, les a invités des quatre coins du monde à croiser leur pensée. Un exemple de cette activité fédérante : elle vit en 1968 les moments intenses du « Printemps de Prague » à la Maison des écrivains où elle rencontre des intellectuels tchèques. Elle les invite aussitôt à participer au colloque de Bredene qu’elle organise en 1969, dont Jan Patocka qui mourra des sévices de la répression. Cette même année, elle publie dans Réseaux : « Mai 1968 : une pensée de Prague », auprès des philosophes Jiri Cvekl et Eva Liskova. Il faut dire que les vocations des deux revues répondaient aux préoccupations fondamentales de celle qui en fut l’égérie et la première animatrice : la connaissance de soi et du monde à travers le symbole et la recherche d’une relation éthique avec le vivant.