Photographie

Extrait de Claire Lejeune. Une voix pourpre. par les professeures et chercheuses Danielle Bajomée (ULg) et Martine Renouprez (Cadix) (2012)

En 1960, Claire Lejeune, vit cette « expérience intérieure » fulgurante dont nous avons parlé, qui la brise et qu’elle ne cessera d’interroger.  La remémoration de cette expérience mentale ne se départit pas de la compréhension analogique que lui offre le processus de la révélation photographique. Celle-ci lui sert de fil d’Ariane et nous éclaire sur le sens de l’événement :

« Cette analogie que j’avais conçue entre l’image intérieure et le négatif photographique, j’allais l’entraîner avec moi, la développer, m’y accrocher. Elle allait devenir en moi l’unique lien existant entre la réalité extérieure et ma réalité intérieure, le témoin même du chemin parcouru. À mesure que mon attention se concentrait, l’image se surexposait. Le faisceau de ma pensée se rétrécissait, se condensait. Les deux pôles entre lesquels elle s’exerçait au départ, je et l’autre, le noir et le blanc, s’annulaient l’un par l’autre. Mon imagination était comme une pellicule photographique qui se serait exposée au soleil, à travers une loupe, jusqu’à prendre feu. Ma pensée se dévorait soi-même, lumière s’éclairant soi-même à vouloir retrouver sa source, jusqu’à la négation de sa propre existence. » (La Geste, p. 92)

De nombreuses occurrences relatives à la photographie parcourent l’oeuvre. Le lien qui unit poésie et photographie ne cesse d’y être rappelé. Lors d’évocations autobiographiques d’abord : Claire Lejeune se souvient du choix “immédiat -quasi violent-” qu’elle avait fait d’un appareil photographique comme cadeau pour sa communion solennelle et de son refus d’une bibliothèque, préférence qui marqua ainsi ,dès son enfance, une “passion de voir qui éclipserait à jamais celle de savoir.” (Âge poétique, âge politique, p. 17) Ensuite, le vocabulaire technique de la photographie parcourt les textes sous forme de métaphores. Enfin des photographies sont insérées dans certains livres, rappelant que sa pensée s’est élaborée entre poésie et photographie, entre des “graphies alphabétiques et analphabétiques.” (L’œil de la lettre, p. 57).

Marquée par cette relation évocatrice, Claire Lejeune  s’aménage, en 1968, une chambre noire dans son appartement pour reproduire à loisir l’alchimie de l’image qui lui semble si proche de l’alchimie du verbe. Car l’écriture comme la photographie possèdent ce prodige de pouvoir reproduire à l’infini l’événement unique et de lui donner un sens. Roland Barthes explique que le photographe est conscient du processus morbide lié au figement de l’image dans la photographie; c’est pourquoi sans doute jamais Claire Lejeune ne photographie de visages humains, mais “surtout des arbres, des plantes, des fleurs, des rivières, des stalactites et des stalagmites.” (L’œil de la lettre, p. 36). Grâce à cette reproduction possible de l’expérience poétique, matière et esprit se comprennent l’une par l’autre : « De ma pratique conjointe de la chambre noire poétique et de la chambre noire photographique s’inspira l’alchimie nourricière qui me tint lieu de médium à foyer double entre l’esprit et la matière ». (L’œil de la lettre, p. 37).

L’expérience physique pourra exprimer les “propriétés métaphysiques” de sa pensée, la “photosynthèse” devenant une “source de psychogenèse” ; ainsi la photographe participe-t-elle de la magie et de la voyance en tant que “laboratoire/oratoire” (L’œil de la lettre, p. 37-39).

La chambre dont ont besoin les femmes pour écrire, comme le pensait Virginia Woolf, acquiert chez Claire Lejeune une nouvelle dimension : cet espace de liberté se concrétise dans la « construction d’une chambre claire, d’une chambre noire, d’une chambre à soi dans la Maison du Père » (Âge poétique, âge politique, p. 100). Lieux d’éveil et de connaissance de soi, mais aussi indispensables retraites, huis-clos nécessaires à la réflexion où s’élabore l’abstraction destinée à faire comprendre une expérience à la fois unique, intime, personnelle et universelle.

La démarche photographique présente trois dimensions : d’une part, la création de ce que Claire Lejeune nomme des autographismes, d’autre part, des photographismes; elle est de plus le point de départ de la réflexion sur la géométrie.

Les Autographismes

Les autographismes sont créés à partir de spirales dessinées au crayon sur une feuille de papier blanc (scan 46). Ces circonvolutions sont ensuite photographiées. Les interstices entre les méandres sont peints en couleurs, à la gouache ou au vernis et exposés comme tableaux, sous verre (scan 47). Ils ont aussi été photocopiés par Claire Lejeune et envoyés comme papier à lettre ou en cadeau avec un courrier. La spirale dessinée rapidement et directement à la main symbolise le vertige éprouvé dans l’ascension vers la lumière et l’abolition de toute dualité absorbée en un point central où coexistent les éléments contraires. « Spirale » est le premier mot du récit de la geste, il revient dans le texte associé à l’élévation : « Enfin, mon corps se sépara de mon esprit : celui-ci s’élevait en spirale, quittant mon corps qui tombait dans un mouvement identique » (La Geste, p. 98). Un deuxième type d’autographisme consiste en la photographie du cliché négatif du dessin. Les interstices entre les sinuosités sont également peints. Dans ce cas, il évoque la sensation d’explosion qui suivit la montée en spirale.

Dessin à main levée d’une spirale et Interstices entre les méandres peints à la gouache

Spirale, élévation et explosion sont aussi reproduits dans la forme de l’écriture. La Geste mime dans sa composition ces deux composantes de la dynamique de l’expérience intérieure. Tout d’abord dans la découpe du temps du récit (De neuf heures à midi, midi, après-midi ) qui marque les étapes d’une ascension et d’un renversement; ensuite par un déroulement en spirale qui reprend inlassablement dans chacune des parties la totalité de l’expérience poétique à travers des fragments aux variantes modulées. L’aspect formel du discours répond ainsi au vertige éprouvé dans l’instant poétique tandis qu’il relate la destruction du monde sensible, notamment à travers l’abolition des éléments contraires.

Photographie d’un cliché négatif, peinte en couleur

Photographismes

Reprenons un extrait de La Geste :

« Le faisceau de ma pensée se rétrécissait, se condensait. Les deux pôles entre lesquels elle s’exerçait au départ, je et l’autre, le noir et le blanc, s’annulaient l’un par l’autre. Mon imagination était comme une pellicule photographique qui se serait exposée au soleil, à travers une loupe, jusqu’à prendre feu. » (La Geste, p. 92).

Deux procédés distincts, l’un physique, l’autre chimique entrent en jeu dans la photographie. Comme dans le phénomène physique de la concentration de l’image en un point dans l’appareil photo, la pensée de la narratrice se “rétrécit”, se “condense”. C’est lors de l’action chimique de la lumière sur la matière -la pellicule- que celle-ci prend feu sous le coup du paroxysme, provoquant une annulation -momentanée- d’elle-même au centre du point focal et un renversement de perspective. La photographie lui donne encore les clés de l’entendement du nouveau point de vue de cette pensée qui l’habite :

« À l’instant périlleux où je me suis rendu compte que mon sens propre devenait exactement opposé au “sens commun”, j’ai pensé que si le négatif photographique donne une image inversée du monde, le positif la redresse. De même, existe-t-il dans l’imagination une inversion nécessaire entre la perception et l’impression, puis une inversion de cette inversion -une reconversion- entre l’impression et l’expression… » (La Geste, p. 92).

L’évolution mentale lors de l’expérience poétique est similaire au processus de révélation photographique. Mais la pensée, en outre, fut touchée par la lumière au moment de la « révélation », ce qui détruisit l’image. Penchée sur ses cuvettes, elle reproduira sur ses photos son illumination grâce au processus de solarisation qui consiste à « exposer un négatif, développé, mais non fixé, à une source lumineuse » (De Zitter, A. et Prioleaud, J., Agrandir, p 90) . Elle doublera cet effet de la technique du contretype « qui consiste à supprimer totalement la gamme des demi-teintes sur l’image pour ne conserver que la silhouette générale du sujet » (De Zitter, A. et Prioleaud, J., Agrandir, p 89). Sans anéantir totalement l’image, le procédé de solarisation renvoie la représentation à une autre réalité imperceptible à l’oeil nu. La lumière empêche les contrastes de s’accentuer, seules subsistent les limites de l’image; elle n’est ainsi développée que dans sa structure et renvoyée à son abstraction. Par la photographie du négatif et la production d’un cliché négatif inversé, le contretype mime à son tour l’aventure mentale. Le processus répété rend possible l’avancée vers la forme la plus élémentaire qui soit. Les photographismes mettent ainsi en scène leur propre négation : ils résultent à la fois du cliché du négatif et d’une révélation positive de la photo solarisée. Ainsi, dans les photographismes de “Mémoire d’arbre et de chardon” (L’Issue, p. 153-170) les deux premières planches montrent les métamorphoses successives de l’image d’un chardon à chacune des étapes de sa désagrégation pour aboutir à des formes cellulaires et, au dernier cliché, à une cellule, forme élémentaire presque régulière, cerclée d’un bord, ovule dont on ne sait s’il est plein ou vide et qui semble rejoindre la forme géométrique de l’anneau de Möbius.

Cet ensemble renvoie aux transformations d’un chardon jusqu’à son abstraction cellulaire, par le biais des techniques du contretype et de la solarisation

Aux yeux de Claire Lejeune, la solarisation ou la lumière mentale sont iconoclastes : elles libèrent de l’image -des représentations- pour atteindre l’unité de toute chose.

Photographie et géométrie

À la dispersion des fragments produits à partir de l’expérience poétique, correspond leur cohérence interne. L’extrême attention de la conscience et le maintien de l’éveil consistent en une maîtrise de la dispersion et en une mise en ordre de l’activité mentale. Cette structuration ne s’effectue pas spontanément, mais résulte d’un effort. Le pivot de cet effort consiste en la création d’une forme géométrique que Claire Lejeune a dessinée et assimilée au mouvement même de sa pensée. C’est ce balancement dynamique de la pensée analogique qui se trouve au coeur de nombreux fragments. Le centre de la forme géométrique est le point qui n’est autre que la photographie du soleil. L’éclair de la pensée, quant à lui, surgit du rapprochement des éléments contraires par le biais de l’analogie.