Poésie

Extrait de Claire Lejeune. Une voix pourpre. par les professeures et chercheuses Danielle Bajomée (ULg) et Martine Renouprez (Cadix) (2012)

Au commencement, il y a ce long sommeil qui dure pendant 33 ans. 33 ans d’une vie de femme occupée des siens, de leur confort. 33 ans passés à s’oublier : « La table et le bahut témoignent en ma mémoire des siècles passés à ton service. Mes genoux sur les dalles ont lustré la trace de tes pas » (La Geste, p.28). Survient alors cette forme d’éblouissement que Claire Lejeune a décrit et peint à plusieurs reprises et qui la fait advenir, qui la tire de ce somnambulisme où elle vaquait jusqu’alors. Il est sans doute inutile d’insister sur la vive coloration mystique de cette expérience bouleversante qui ouvre l’être. Claire Lejeune parlera de révélation, de ravissement, d’extase, de vertige, empruntant les termes d’une Thérèse d’Avila ou d’un Jean de la Croix : « Au sommet de la spire, il n’y eut plus que la violence à l’état pur : la foudre dans la tête […] L’idée qu’il ait pu s’agir d’une expérience mystique […] ne me vint à l’esprit que rétrospectivement » (Le Livre de la soeur, p. 55-56), ce qui n’est pas sans rappeler cette note de René Char : « Dans la nuit du 3 au 4 mai, la foudre que j’avais si souvent regardée avec envie dans le ciel m’éclata dans la tête, m’offrant sur un fond de ténèbres propres à moi le visage aérien de l’ éclair emprunté à l’orage le plus matériel qui fût. » (René Char, Le Chien de cœur, 1969).

Avec Fernand Verhesen, son éditeur, Biennale de poésie, Knokke, 1970

L’aventure de la découverte de soi et des autres par l’écriture peut commencer. Certes, ce sommeil n’était que superficiel, car celle qui se définit comme « illettrée » (elle a interrompu ses études à 16 ans pour s’occuper de ses sœurs) avait déjà rencontré, dans des cours du soir, un homme de culture, Pierre Ruelle qui, sachant qu’elle écrivait en secret des poèmes, lui offrit, notamment, Rimbaud en Pléiade. Il lui fit rencontrer un jeune poète, Franz Moreau, qui l’initie à Héraclite et à Bachelard. Les premiers pas de poète de Claire Lejeune seront encouragés par l’étonnant Fernand Verhesen , tandis que son premier recueil est achevé en 1962.

Evidemment, les premiers poèmes publiés se veulent restitution de ce vécu mystique foudroyant dont elle a fait l’expérience, et description de ces moments intenses où tout son être a été ébranlé dans une forme de folie. « Ce qui s’écrit, je ne le tiens ni de père ni de mère. Il s’est conçu soi-même le neuf janvier mil neuf cent soixante à onze heures. D’un court-circuit de ma vie avec la Vie. » (Le Livre de la sœur , p. 54). C’est une écriture brisée, qui oscille, comme dit Marc Quaghebeur, « entre prose et poésie, entre flux et resserrement » (Marc Quaghebeur, “Claire Lejeune : la mort à l’œuvre”, dans Lettres belges entre absence et magie, Bruxelles, Labor, 1990, p. 162), elle se propage de recueil en recueil et est à lire comme des approfondissements successifs de la quête de soi. On trouve donc ici et de l’autobiographique éclaté (il est question d’un « vécu » vraiment incarné, par exemple dans la mort de sa mère et dans celle d’un enfant) et un retour réflexif sur celui-ci. Il s’agit d’une poésie où le lyrisme se contracte parfois jusqu’à la phrase-mot, comme chez Bonnefoy ou René Char qu’elle admirait intensément et qu’elle connut personnellement.

Son premier recueil, La Gangue et le feu (1963) se présente comme une prose rythmée et très imagée qui reprend inlassablement le thème du « mourir à soi-même », de la dépossession consentie, dans un lexique où dominent le feu, l’illumination, la lumière vertigineuse. Y apparaissent aussi la lutte violente contre les ténèbres et la dénonciation de l’imposture de Dieu au nom du « règne de l’humain ».

Le Pourpre (1966), lui, se compose de poèmes plus courts et moins lyriques. Claire Lejeune y parle longuement de prise de possession de « qui on est ». L’écriture y est plus intellectuelle, beaucoup moins imagée, et veut réconcilier pensée et poésie : « Ecrire sans que se creuse la fosse entre ta plume et ta pensée », dira Claire Lejeune, dans une rigueur verbale où domine l’aphorisme, où règne aussi le motif de la sauvagerie et de la violence.

La Geste (1966) développe, dans des poèmes en prose, le projet de « se concevoir ». Dans la Postface à ce recueil, Claire Lejeune explicite sa venue tardive à l’écriture par une passion qui a surgi dans sa tranquille existence, l’impossibilité de vivre celle-ci, la sorte de folie qui s’en est suivie et puis tout le travail de renoncement qui l’a menée, au-delà du désespoir, à accepter les manques, à comprendre progressivement qu’elle avait à se trouver par elle-même. Partant d’une relation amoureuse exceptionnelle– dont elle s’est désaliénée -, elle écrit qu’elle « se consume de lucidité » après avoir vécu une sorte d’extase confusionnelle, amoureuse et douloureuse. La dépossession, le vide entré en soi après l’exaltation, conduisent alors à une sorte de retour à l’aigu de la conscience.

Elle (1969) propose un prolongement de cette quête de soi dans l’abandon à une ouverture vers le dehors. Les vers s’y font très courts et le lexique plus sensuel. Le thème majeur est le besoin de commencement absolu.

Le Dernier Testament (1969) apparaît comme une liquidation nette de la Règle, de la Loi, des valeurs (chrétiennes et autres). Les poèmes disent l’audace, l’arrachement à l’amour, l’envers de la culpabilité de celle qui a osé se déprendre de tout.

Mémoire de rien (1972) poursuit ce lent travail de mise au monde de soi-même, dans l’acceptation tranquille des deuils réels ou symboliques. Recherche du rien qui ouvre à la conscience du tout, volonté d’abolition de la mémoire culturelle et individuelle, liquidation du passé personnel dans un besoin de commencer à zéro, à neuf, comme à l’aube du monde : non pas se souvenir, mais se survenir.

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Il semblerait que la révélation à l’écriture s’apparente ici, et pour une large part, à la conception médiumnique qu’on peut trouver chez un Rimbaud ou un Breton : écrire est se raccorder à un ailleurs, se faire sismographe :”Je ne peux montrer que le silence intime des choses, la concavité des choses. Et peut-être avec un immense vouloir, émerger un jour du ventre des mots […].” (La Geste, p. 33). On ne peut exprimer mieux combien l’écriture devient le lieu de l’autogenèse, celui de l’insoumission aux contraintes (sociales, comme littéraires ou linguistiques). De recueil en recueil et de livre en livre, puisque suivront des ouvrages qui s’apparentent davantage, selon le mot de Jacques De Decker, à de la « méditation poétique » ou à de l’essai, Claire lie indissolublement le politique au poétique, muant chaque livre en espace de révolte et d’utopie, créant une « poétique du savoir », en rupture avec les imaginaires chrétiens et païens de notre Occident, rejetant tout asservissement, interrogeant inlassablement la force des mythes et s’y confrontant durement. Car ce qui se joue sur ce théâtre de la parole ou de l’écriture, n’est rien moins que le désir de changer l’Histoire, d’inventer des machines à broyer le sacré, d’aviver la conscience en se mettant « en état de poésie », d’entraîner, enfin, à la conquête rimbaldienne de l’Absolu.

Œuvrant, comme tous les modernes, sur fond de métaphysique effondrée, mais dans le dialogue, patient et violent, avec Blanchot, Derrida, mais surtout René Char et Rimbaud, Claire est évidemment une femme-poète qui refuse l’adhésion à toute école. Son esthétique veut refiancer poésie et philosophie (“ce qu’il y a de changé dans la condition poétique en cette fin de XXème siècle, c’est que la présence du poète dans la Cité est requise par l’émergence d’une crise sans précédent, que le discours du philosophe est manifestement impuissant à dénouer. Son silence quant au ” comment s’en sortir” est d’une lourdeur telle qu’il intime au poète de resurgir du sien, toute inhibition perdue, toute prohibition levée. (…) Penser en poète et penser en philosophe, cela devrait, au nom de la vie, se faire en cordée.” (Le Livre de la sœur , p. 32)

Loin d’une littérature sophistiquée, mondaine ou narcissiquement érudite, loin des discours philosophiques qui stérilisent et aseptisent, la pensée de Claire s’invente plutôt un entre-deux, un espace de passage et de brassage entre matérialité concrète et besoin constant d’abstraire. (cf. l’analogie qu’elle opère fréquemment entre écriture-pensée et photographie). Son exploration – relativement solitaire et indépendante – trouve cependant des échos dans des textes de Jaccottet ou de Bonnefoy, avec qui elle partage le rejet de l’ancien jeu des rimes et des rythmes pour s’inventer une prosodie inédite. La dimension spirituelle de l’écrire (dimension non religieuse) signifie ici aller à la rencontre de l’essentiel et pénétrer au coeur de la pensée et de son mouvement, avec des mots neufs, comme nettoyés. Loin des séductions esthétiques ou des ambitions littéraires ou médiatiques, elle permet de s’approprier la pensée grâce au langage « Hors texte je n’ai jamais eu lieu » (Mémoire de rien, p. 37) ou encore « L’écriture m’accomplit. Elle me délivre de moi-même puisqu’elle me livre ; c’est là que je m’arrive » (La Geste, p. 48).

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Tous ces poèmes des débuts peuvent être lus comme des variations sur quelques thèmes obsédants, sans cesse revisités. Ainsi, les textes exaltent le flamboiement, le foudroiement, la lumière brute, comme si le feu héraclitéen autorisait à repenser l’origine de toute chose. Claire Lejeune : « Moi je me situe plus dans la lignée d’Héraclite (donc de René Char, son héritier en notre civilisation, et de Rimbaud que dans la lignée chrétienne. Je me sens païenne, très païenne. J’ai une pensée pré-socratique » (Interview de Claire dans Le Devoir (Montreal), 21 juillet 1979). Les inerties sont traversées par l’explosion foudroyante, l’illumination qui lui a permis de se perdre et de se trouver à la fois : « Cœur foudroyé j’accède à la flamme / Mémoire forcée je brûle à ciel ouvert » (La Gangue et le feu, p. 16)

« Habiter la flamme », comme elle l’écrit dans Le Pourpre (p. 13), est vivre vraiment, en danger permanent de s’incendier à force d’intensité. On trouvera donc les images du brasier vital, du bûcher où brûle la sorcière, en passant par des réminiscences rimbaldiennes du poète voleur de feu et de la « lucidité la blessure la plus rapprochée du soleil » (Char). Le feu rejoint le vœu d’effusion, d’éclatement des limites qui se cristallise sur l’instant, dans la vibration du temps sans temps : « Faire le point. (…).Que mon présent ne s’épuise pas à nourrir mon passé ou mon futur(…). Je suis la flamme du présent : je jette tout dans le même bûcher, hier et demain pour me faire aujourd’hui » (La Geste, p. 28). On le comprend, il s’agit d’abord d’exprimer un état paradoxal et hors du commun, où l’on a atteint à la fois à la douleur et au dépassement de celle-ci et qui jette dans un état psychologique quasi métaphysique.

Claire Lejeune et René Char partagent un goût violent pour l’écriture par fragments, par petits blocs pulvérisés : ils sont manière de dire le temps, bref et ramassé, de l’instant poétique : « J’écris l’instant d’être suspendue » (Mémoire de rien, p. 28). Fondés sur l’esthétique du lambeau et de la fulgurance, ces textes se veulent transcription de la pensée dans sa convulsion initiale, en essayant de retrouver la palpitation de l’émotion, jusqu’à devenir par moments totalement a-grammaticaux : « Ensemble enfin croisant dans le secret du sang à bord du mot pour deux à destination des lèvres, des gorges des entrailles des membres du silence du couchant : notes notes notes brasses cernes jusqu’aux plages mauves du levant l’encerclement du jour la guerre pour lire ton visage heureux » (Mémoire de rien, p. 2). Certains textes plus sages n’échappent pas à cette forme brisée, désagrégée, non narrative, d’une ivresse explosive.

Cette poésie où l’être se constitue comme liberté devient, on le devine, lieu d’insurrection où l’on congédie tout ce qui peut ressembler à une limitation ou à une soumission : « Moelle pourrie des dieux qui se prolongent. Leur vigueur se crée de notre mort ponctuelle, mais la nôtre jaillit de leur éclatement. (…).Ils meurent de nous féconder, nous de les engendrer. » (Le Dernier Testament, p. 4). C’est une écriture du défi, de la rébellion, de la désobéissance, de l’insoumission insolente : « Un fil pour toute espérance, c’est assez pour tenter la révolution. Et nous fûmes, le monde et moi, contre Dieu pour l’humain » (Le Geste, p. 43)

Là aussi, l’athéisme rugueux de Char a laissé sa trace intertextuelle (cf.Le Marteau sans maître ou ce vers « que le voyant extermine le croyant(…) ) dans la violence pure qui est audace :

« Je ne sais rien
que cette violence qui tremble en moi(…)
ne rien vouloir sauver
ni ruines
ni dévotion
ni relique
rien
(Le Pourpre, p. 8)

L’expérience étonnante qu’ a fait Claire Lejeune de s’habiter et d’aborder enfin au monde de l’Ouvert au sens rilkéen du terme (Rilke parle de “das Offene”, “un partout sans barrières et limites” dans son livre Le Testament, 1921), toute son écriture en porte les stigmates : si cette poésie dit la liberté totale, c’est aussi parce qu’elle parle du consentement à être là dans le monde, sans chercher un au-delà, mais en trouvant en soi cette force rayonnante où la solitude authentique réconcilie avec le cours du monde et des choses et « élargit » l’existence jusqu’à l’illimiter: « Il s’agit de renouer avec l’herbe, avec les arbres, très précisément avec le vert, avec l’eau…Comprendre le feu pour entrer dans l’amitié de l’eau (…) Le mouvement d’ouverture engendre en moi une autre ivresse à laquelle il faudra céder. »(La Geste, p. 51-52).

Plus techniquement aussi, il y a modification, puisque Claire Lejeune quitte petit à petit la prose sensuellement exacerbée qui qualifiait les somptueux poèmes d’amour du début de Mémoire de rien : « Plissement de l’autour : cela n’avait jamais bougé glissé frémi dit des mains mais pas su jamais su la vie des doigts la mémoire appuyeuse des paumes(…)Viens autour enserre embrasse revêts-moi que je me vive nue entre dehors et dedans où j’ai besoin d’urgence d’être peau d’abord » (Mémoire de rien, p. 3). Elle passe d’un lyrisme imagé, avec abondance de comparaisons et de métaphores filées (« Je dis des mots exsangues, froids comme des étoiles, blancs comme la peur et sonores comme un claquement de dents » (La Gangue et le feu, p. 22)) à un retrait de la profusion sensorielle pour se resserrer sur un laconisme de l’expression, sur des formulations plus simples et plus ramassées, proches de ces aphorismes qu’aime René Char :
« Aux noces de Cana, je leur servirai la soif et ils me reprocheront de ne pas l’avoir servie d’abord.» (La Gangue et le feu, p. 23) ou « Toute la vérité du mineur brûle dans sa lampe » (La Geste, p. 17).

Ce qu’elle nommera la “langue coupée” des femmes, celle des “sourcières”, ne peut se réapproprier les mots qu’en rétablissant dans ceux-ci tout ce dont ils ont eux-mêmes été coupés: leur matière sonore d’abord, leur richesse sémantique, ensuite. S’il y a ici jeux de langage (calembours, aphorismes, laconisme sensuel, etc.), c’est que le monde vient, pour Claire, à l’existence vraie dans le texte et par lui :”j’assiste médusée à l’éclosion des mots si longtemps couvés dans l’abîme, à la résurrection des choses.” (L’œil de la lettre) Comme si l’usure du langage condamnait à cette perpétuelle invention, à ces analogies inédites, à ces trouvailles.

Ce travail sur les mots devrait alors jouer comme « bascule révélante », saisissant des morceaux de vérité : anagrammes (étoilement/étiolement), inclusions gigognes (guérir/aguerrir- massacre/sacre) , mots-valise (s’éjouir), métagrammes( imposer/exposer- critère/cratère- dédit/délit) , calembours et néologismes (le gynocide, la sexion), les préciosités (renaître en la mourant) ne sont pas seulement virtuosité lexicale, mais surgissements inattendus de proximités qui ressourcent la perception. Ce qui culmine évidemment dans l’utilisation de l’oxymore, destiné à rendre compte, par l’incompatibilité des termes mis en court-circuit, de l’impensé, de l’impossible imaginé ou éprouvé. Les contraires se mettent à communiquer pour créer une étrangeté poétique, à lire comme expérience particulière d’une dynamique permanente qui fait se conjoindre ciel et abîme, genèse et apocalypse, crypte et berceau: « Il me faudrait de grands chevaux délirants pour dire l’approche des défaites où je me gagne » (La Geste, p. 45)

En 1966, au reçu d’un livre de Claire Lejeune, René Char lui écrivait : « J’aime vos poèmes. Votre parole est une irrésistible fontaine. Son eau de couteau grave, une passion égale en beauté, en souveraineté savante, à celle impérieuse du peintre de la Pieta d’Avignon. Il manquait à la poésie de ce temps une voix pourpre. Nous l’avons désormais. » (René Char, Lettre à Claire Lejeune, Les Busclats, l’Isle-sur-Sorgue, 31 mai 1966).