Essais

Extrait de Claire Lejeune. Une voix pourpre. par les professeures et chercheuses Danielle Bajomée (ULg) et Martine Renouprez (Cadix) (2012)

L’origine des essais poétiques

Dès 1966, Claire Lejeune explique son expérience intérieure dans La Geste, première production d’une série d’essais poétiques. Cette nouvelle façon d’écrire trace des pistes, ouvre des voies, oblige à penser parce que l’auteure se pense elle-même en s’exposant dans son processus de recherche ; évitant le développement argumentatif, elle n’opère pas à partir de la logique rationnelle comme le ferait la philosophie, mais recourt à l’exercice de l’analogie. Ce qui s’affirme prend sa source dans le ressenti, dans l’intime, tandis que les vérités toutes faites, de quelque bord qu’elles soient, sont mises à mal et volent en éclat par le biais du paradoxe.

L’étrangeté de cette nouvelle écriture surprend le lecteur, le laissant séduit ou dérouté. Dérouté sans doute par l’aspect décousu du texte : les essais se donnent à lire sous forme de fragments et parfois d’aphorismes, et la structuration interne de l’aphorisme, analogique et contradictoire, s’étend dans l’ensemble du discours. D’où une expérience d’ambiguïté du sens et de désarroi. Mais cette écriture est métamorphosante dans la mesure où elle aide à mieux se comprendre, et la connaissance de soi permet de franchir des paliers, est source de libération. Cette connaissance de soi, Claire Lejeune la creuse dans le rapport à l’autre. Elle s’est beaucoup intéressée à la relation entre les hommes et les femmes et à leurs statuts respectifs dans la tradition patriarcale. À partir de sa propre expérience, elle l’a soumise à une critique déconstructive qui aboutira à une nouvelle proposition d’échange.

En écrivant des essais, Claire Lejeune ne cessera jamais de se considérer avant tout comme une poète produisant « une poésie pensante » pouvant avoir une portée éthique et politique.  Mais, quelle est la pensée de la poésie et en quoi se différencie-t-elle de la pensée issue de la raison?  Pour les poètes, cela commence par une critique du règne du cogito cartésien, comme l’avait fait Arthur Rimbaud, ensuite par la constitution d’une méthode capable de produire une pensée poétique, le poème consistant, entre autres, en l’exposé de la méthode. La poésie pensante est donc une herméneutique, l’instrument pour le poète d’une interprétation de soi et du monde.

Cette réconciliation de la poésie et de la philosophie a été inscrite au programme du Romantisme allemand. Pour celui-ci, la raison ne peut plus se passer de la sensation, elle doit puiser sa réflexion dans l’expérience poétique. Ainsi, la poésie n’est plus circonscrite au seul poème, elle traverse tous les genres, réunissant ce qui avait été séparé. C’est à partir de là que nous pouvons comprendre pourquoi Claire nomme sa production littéraire essais poétiques. Dans cette filiation romantique, chaque oeuvre littéraire se crée son propre genre et accorde moins d’importance au produit fini qu’au processus de production. À cette dissolution du genre littéraire communément admis correspond cependant une reconfiguration sous la forme d’une opération, d’un calcul ou d’un schéma conducteur au centre de l’oeuvre.

L’expérience intérieure à l’origine de l’écriture

Le 9 janvier 1960 à 11 heures du matin, Claire Lejeune vit une « expérience intérieure » fulgurante. À l’instar de Georges Bataille, cette expérience pointe la possibilité –dans l’affrontement de l’érotisme et de la mort- d’un dépassement des limites et des divisions catégorielles (moi/tu, raison/folie, vie/mort, etc.) et de la récupération de la continuité originaire de l’être. Une expérience extatique sans Dieu ni transcendance.

Claire dans les années 70

Elle parviendra à la comprendre et à se restructurer par le recours à l’analogie, à travers l’écriture et à la photographie. Le livre de La Geste détaille en profondeur cette épreuve émotionnelle ressentie au cours d’une journée insignifiante. L’épilogue de cette expérience consistera à récupérer une pesanteur des sens contre l’ascension vers “le” sens, et à rendre vie à un corps et un esprit détruits et morcelés. L’ancienne enveloppe corporelle et mentale anéantie, ce sont de nouvelles formes qu’il va falloir incarner. Pour survivre, Claire Lejeune recourra à l’analogie, un modèle de pensée qui inscrit en lui les traits marquants de l’événement fondateur, dans une logique qui vise à signifier la ressemblance par delà une différence.

L’Analogie

Analogie et écriture

L’écriture devint, pour Claire Lejeune, l’espace d’une nouvelle configuration du monde. N’ayant pas nommé Dieu cet accès à l’absolu, elle s’investit, en poète, d’un pouvoir de création qui supprime radicalement la figure du Père. Personne ne lui dictera dorénavant sa loi ni n’empêchera son autonomie et le cheminement entrepris pour fonder ses propres règles et trouver une structuration intérieure qui lui soit propre. Tout d’abord par des aphorismes qui cherchent à dire l’indicible, ensuite sous la forme de fragments représentant le renoncement à dire la totalité du sens, la difficulté à surmonter venant du fait que ce sens auquel Claire Lejeune avait accédé était opposé au sens commun.

Devant l’hétérogénéité d’un tel discours, se pose la question de sa cohérence interne. Pour Claire Lejeune, la création suppose un travail sur l’activité mentale qui la rende apte à l’invention; l’écriture ne se sépare pas de cette activité structurante, elle est à la fois accomplissement et présentation de la faculté créatrice. L’éveil de la pensée -l’accès à la conscience de soi- consiste en une maîtrise de cette dispersion qui résulte d’un effort. L’objet mental qui va rendre la pensée cohérente n’est autre, chez Claire Lejeune, que le mouvement de l’analogie.

Analogie et géométrie 

Claire Lejeune a dessiné une forme géométrique qui représente à la fois le mouvement de l’analogie et son expérience poétique. La structure du mouvement analogique est la suivante : A est à B ce que C est à D. C’est ce balancement dynamique qui se trouve au coeur de nombreux fragments.

La poète se remémore son expérience intérieure comme une chute au centre d’elle-même lors d’un processus de désincarnation lié à une augmentation d’intensité du sens : nous sommes en présence d’une réduction de toute vie en un point et de tout mot en sa potentialité latente.

Cette explication du “point” n’est pas sans évoquer le point entrevu par André Breton dont il parle dans le second manifeste du surréalisme de 1930 ou le sommet du Mont Analogue de René Daumal. Le point n’est pas seulement l’aboutissement d’une complète déstructuration, mais aussi le point initial d’un renouveau ; ainsi en va-t-il du point grammatical à la fin de chaque phrase qui est le “terme de l’écriture où culmine le mourir comme puissance de naître” (L’Issue, p.43). Chacun des essais témoigne de cette épreuve de coïncidence et de passage entre annulation et génération. Le point est donc le lieu de la perte de la contradiction où se résout l’incompatibilité entre les entités oposées.

La première opération après le passage par le point consiste en un effort de rassemblement de la dispersion de façon à “ressusciter la relation” entre les éléments contraires annulés et à réinstaurer une cohérence au sein de la conscience. Claire Lejeune établit des correspondances à partir des quatre éléments primordiaux dissociés: l’eau, le feu, l’air et la cendre -éléments essentiels de toute alchimie, et notamment de la photographie. Ces quatre éléments répondent aux quatre points présents dans toute relation analogique; la quadrature, dont elle parle souvent, est la structure de l’analogie.

Au départ, les quatre éléments vont s’ordonner par comparaison et évaluation de leurs ressemblances et différences. En effet, si la contradiction est portée au paradoxe, le paradoxe se résout dans le mouvement. Il faut comprendre la figure dans sa dynamique, comme une circulation de la pensée appelant le dialogue.

Les principes de réciprocité et d’interlecture dialogique présents dans ce schéma sont applicables à tous les éléments imaginables; ils croisent les unités perçues comme opposées et contradictoires et trouvent leur champ d’application dans le domaine des relations humaines, fondant une nouvelle éthique.

L’essai poétique comme critique de la raison logique

Le mouvement de la pensée analogique unifie au lieu de diviser, il réintroduit ainsi le tiers exclu par la raison logique et place au coeur de sa réflexion la possibilité de la coïncidence des éléments contraires et de la contradiction. L’analogie donne les moyens discursifs de dépasser le système d’oppositions inhérent à la pensée rationnelle. Pour comprendre cela, nous devons revenir aux fondements qui soutiennent cette dernière à savoir les principes d’identité,, de non-contradiction et de tiers exclu ; le premier, dont découlent les deux autres, affirme que “toute chose est égale à elle-même” ou encore que A est égal à A et B égal à B. Il en découle qu’il est impossible de penser à la fois A et non A.

La conséquence immédiate de la séparation inhérente au principe d’identité est une vision du monde sous le régime de la dualité. La mise en évidence de cette vision du monde -qui passe pour une donnée naturelle- est en elle-même une dénonciation de l’inégalité de fait existant entre les termes au sein de l’opposition dualiste. L’identité, par exemple, y est valorisée au dépend de l’altérité. Ce déséquilibre se reproduira dans tous les domaines, marquant les différences de sexe, d’âge, de race, d’appartenance sociale, etc. Cette séparation et cette inégalité sont liées à la question du pouvoir et de la domination : l’un des éléments assure sa suprématie au détriment de l’autre. Cette inégalité touche au premier chef les relations homme/femme et par extension tous les rapports à l’altérité dans ce qu’elle peut représenter d’étrangeté, de différence et d’écart irrécupérable par l’identité. Les féministes, dont Claire Lejeune, ont mis en lumière cette perception culturelle du monde comme étant d’essence patriarcale.

Dans la culture patriarcale, les pôles sujets/objets ne s’éprouvent jamais comme consubstantiels; au contraire, entre eux s’instaure une rivalité commandée par l’alternative du OU et basée sur des relations d’avoir et de pouvoir. À la base de cette rivalité, une angoisse fondamentale : celle de perdre l’avoir et le pouvoir qui s’acquièrent à force d’infirmer l’existence de l’autre. L’autre n’a pas droit de cité; pour exister, son altérité doit se conformer aux critères du Je au pouvoir et se transformer en Je. Il y a donc bien une négation de l’Autre. L’accumulation du pouvoir et du savoir a pour but de se donner du sens. Cette quête de sens est l’objet de son angoisse constitutive. Selon Claire Lejeune, il s’agit cependant d’une saisie frauduleuse car le sens ne s’obtient ni dans la préhension ni dans la prédation et ne se garde pas ; il surgit de l’échange et du partage dans la relation à l’altérité, de la compréhension de ce qui nous lie l’un à l’autre dans la différence. À ses yeux, l’exercice du pouvoir et de la lucidité s’excluent. La lucidité advient de la “déprime du personnage”. Il faut accepter la pulvérisation du miroir narcissique, l’annulation de soi pour devenir qui l’on est réellement et entrer dans un rapport d’égalité avec autrui.

À la Biennale de poésie de Knokke, 1970

La parole du tiers est le discours de celui qui, “pensé”, devient “pensant”. Cette parole est profondément marquée par le dédoublement objet/sujet, la pratique du double sens et par la reconnaissance de son étrangeté. Mais ce double sens logiquement n’est pas acceptable, elle échappe à la raison dominante qui ne l’entend pas, n’ayant pas d’organe pour le recevoir. Alors que pour Claire Lejeune, advenir à sa propre humanité, c’est “toujours une forme assumée de la contradiction […] une aptitude au paradoxe” (L’Atelier, p. 89-90).

Au-delà du vrai et du faux que contrôlent les principes de la raison logique, Claire Lejeune fonde sa pensée sur le juste. C’est son désir de justice qui la guide vers sa propre vérité. Cette vérité n’est pas celle de la raison identitaire, mais du tiers refoulé. En réalité, le terme vérité est bien impropre à désigner la parole du tiers. Il s’agit plutôt d’une évidence -du latin videre– qui désigne la “chose à voir” et qui se trouve entre le vrai et le faux. Une conscience touchée par l’évidence s’illimite et, dans cette irradiation, la vérité se transforme en lucidité. Cette lucidité est liée à la transparence et l’authenticité d’une conscience qui n’a rien à se cacher. Elle surgit de l’épreuve du “dévoilement”, de l’abandon de toute vanité : de la connaissance de soi.

La correspondance entre Claire Lejeune et le mathématicien René Thom

Claire Lejeune a connu René Thom en 1968 et leur rencontre a nourri une correspondance de plus de 14 ans qui prendra fin en 1982. René Thom, qui obtient la médaille Field en 1958, est l’un des mathématiciens les plus singuliers du XXème siècle. Ensemble, ils produiront un livre intitulé Morphogenèse et imaginaire. Le croisement des univers de la mathématique et de la poésie, du chiffre et de la lettre, concrétise l’ambition de la pensée analogique qui vise à réunir ce qui paraît inconciliable pour la logique rationnelle. Il est vrai que tous deux avaient en commun la passion de la géométrie. René Thom défendra l’importance de la géométrie élémentaire dans l’enseignement des mathématiques, tandis que Claire Lejeune structurera géométriquement sa pensée, ce qui la rend dynamique et en fait son originalité.

René Thom

L’un des apports principaux de Claire Lejeune à la pensée de René Thom est le retournement inattendu qu’elle effectue de son affirmation : «Le chat affamé est la souris ». Tout comme le chat possède une image a priori de sa proie (proposition de René Thom relative à la prédation), Claire Lejeune suggère que la souris en vient à intérioriser elle aussi le modèle du prédateur (« La souris est le chat »), une intériorisation qui provoque en elle un « court-circuit » qui modifiera le cours de son existence. Par la connaissance intégrée du désir du chat et de la stratégie qu’il déploie pour l’attraper, la souris parvient à lui échapper. Elle devient une souris mutante. L’un et l’autre sont donc liés par une crise relationnelle, ils parlent des langages différents et seule pourrait les sauver l’imagination analogique. On le comprend, la relation de prédation peut aisément se transférer au rapport de séduction. René Thom éprouva des difficultés à admettre cette proposition, il ne la supportait pas ; son imagination étant duelle, alors que Claire Lejeune l’invitait à un dialogue à quatre termes où chacun des partenaires était à la fois sujet et objet dans sa relation à l’autre.

Par ailleurs, la poète donnera sa propre interprétation de la théorie des catastrophes du mathématicien. À l’encontre de la traditionnelle opposition de la raison à la folie et au chaos, elle reviendra sur les bienfaits du désastre qui ouvre à de nouvelles mesures. L’accident est un révélateur, il défonce la suffisance du sujet dans sa rencontre avec l’autre, un échange catastrophique vu comme une puissance de changement. Le désastre précipite la perte des repères et la perte de soi ; écrasé par la catastrophe, l’être se tient au plus près de l’essentiel : le questionnement du sens de la vie. Il s’éveille alors à lui-même, et c’est l’instant où des choix s’imposent : l’esthétique du chaos, le choix du suicide, l’autodestruction ou le fondement d’une nouvelle éthique, l’avènement d’une conscience politique en vue du changement. Rien n’est tranché cependant : la tentation de l’abandon au désespoir est grande. Grâce à l’écriture, Claire Lejeune a opté pour la construction d’une po-éthique, pour un engagement politique. C’est en ce lieu pour beaucoup intenable, celui de la béance, qu’elle se tient.