Féminisme

Extrait de Claire Lejeune. Une voix pourpre. par les professeures et chercheuses Danielle Bajomée (ULg) et Martine Renouprez (Cadix) (2012)

Dès ses premiers poèmes, même si Claire Lejeune procède à une sorte de « réajustement » par rapport aux grands textes surplombants de René Char, même si elle est prise dans une fascination qu’elle liquidera plus tard dans une rébellion contre « le Minotaure », stigmatisant le narcissisme écrasant du maître, on voit surgir une parole où l’être se constitue comme liberté à conquérir, au risque de se perdre. La crise spirituelle a mené à un paysage mental intime où les mots « pléthore » et « disette » sont vidés de tout sens, puisque l’on a dépassé les formes habituelles de la vie grégaire au profit d’une expérience des limites : « Je suis rien. Un rien qui ne peut pas désirer tout « (Le Dernier Testament, p. 26). Et tout d’abord  la nécessité impérieuse de sortir des systèmes clivants et emmurants, de combattre toutes les impostures, religieuses, institutionnelles, rationnelles et idéologiques. Partout se lit un élan destructeur, un projet de libérer l’individu de toutes les sujétions, de le sortir de ce qui le limite et le borne : « Dire. Proférer. Profaner. Obéir l’ordre de dire, contre toute et contre tous et cependant pour tous (…). Il suffit de se déshabiller de toutes les peurs. » (La Geste, p. 2). Aussi le recours  concerté à certaines figures récurrentes (Dieu, les dieux païens, le Commandeur, le Minotaure, Don Juan)  est-il volonté de les mettre à mort pour que s’élève enfin la voix d’une femme, jusque-là muselée. La conscience du poète défie désormais toute oppression, toute maîtrise : « l’heure est venue d’en finir avec les leurres », écrit-elle. Car, pour Claire, il est temps que la femme sorte de son rôle de victime… Dans un colloque des années 90, elle commencera ainsi son intervention : «  J’insisterai d’entrée de jeu sur le fait que mon point de vue dans ce débat sera celui d’une femme, poète de surcroît, ce qui constitue au regard de l’Histoire des Etats-Nations, deux motifs d’exclusion. » (“La pluralité des espaces culturels en Belgique francophones, colloque du 28/05/1994).

Depuis ses premiers écrits, les transgressions insolentes de la Loi et des idoles inventent une autre vision du monde, où la femme, le serpent, la sorcière, les réprouvés et les opprimés se voient requalifiés. Et si les instances despotiques et de pouvoir sont constamment dénoncées et raillées par le désir admirable d’être à soi-même sa propre cause et sa propre fin, pour une femme qui a ‘pris conscience’, cet affranchissement veut et doit faire échapper à la stéréotypie des rôles féminins masochiquement définis : «  Tout mythe se futurise dès que la femme n’y est plus figure passive » (L’œil de la lettre, p. 47), déclare-t-elle, en écho à la phrase de Rimbaud qu’elle aimait beaucoup citer : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! (…) Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » (A. Rimbaud, “Lettre à Paul Demeny”, 15 mai 1871).

A l’évidence, cette pensée ne pouvait que rencontrer les avancées féministes des années 60, qui visaient à imposer une nouvelle idéologie sociétale en ouvrant une brèche dans un monde vécu comme masculin et patriarcal ; bref, sclérosé. Dans la Belgique d’alors, la prise de conscience s’est articulée, comme en France, sur les analyses théoriques de Simone de Beauvoir et sur la lecture de quelques féministes radicales américaines, mais s’est greffée  aussi sur le discours de divers milieux protestataires, dans la mouvance communiste et socialiste. La grève des ouvrières de la F.N., en 1966, et la création en mai 68 du M.LF. en France (avec des antennes en Belgique) seront le catalyseur de revendications, violentes parfois, dans un foisonnement d’idées, de revues, de groupes qui montrent combien les tâches “féminines”, les valeurs et rôles “féminins” sont déterminés par le culturel .Tentant, avec plus ou moins d’adresse, d’établir des liens étroits avec le politique et avec la psychanalyse « au féminin »( Hélène Cixous, Monique Schneider, etc.), les revendications majeures de ces groupes portent sur l’émancipation (économique, politique, affective) des femmes, et cherchent une reconsidération globale de la vie au féminin. Les recherches de Luce Irigaray, les Cahiers du Grif (avec, comme tête de pont, la philosophe Françoise Collin, par ailleurs spécialiste de Blanchot et de Hannah Arendt ) vont drainer en Belgique des féministes québecoises, américaines et françaises à l’occasion d’Universités  des femmes (créées aussi par Françoise Collin), et collaboreront à la création de collections féministes dans l’édition. Claire Lejeune, Marie Denis et Françoise Collin figureront, par leurs œuvres et leurs interventions, de hautes figures de mobilisation et de référence, de celles qui mettent à mal la fabrique des idéologies.

Avec France Théoret et Maria Isabel Barreno, Rencontre québecoise internationale des écrivains “La Femme et l’écriture”, Montréal, octobre 1975

Claire Lejeune  séjourne à Montréal, en 1975, pour un fameux et turbulent colloque sur « La femme et l’écriture » : elle en est la vedette. Cette rencontre va non seulement créer des liens très forts entre elle et les féministes du Québec, mais il sera littéralement un détonateur en termes d’audace personnelle et d’assurance. (scan 35 et 40). En 77 et 78, elle sera invitée à animer des ateliers d’écriture à l’Université du Québec à Montréal, puis reviendra souvent dans ce qu’elle nomme « ses Amériques » et y sera publiée à plusieurs reprises. Elle participera aussi à la bataille d’Hernani que fut la pièce de Denise Boucher Les Fées ont soif (1978), pièce censurée pour « outrage aux bonnes mœurs ». Ces amitiés québecoises définiront,  pour un long temps, un espace commun de rencontres, de pensée et d’action – dont sortira le livre L’Atelier-, inventant  une île de sororité rêvée, avec ses excès, ses contradictions, ses polémiques aussi . Pour les Québecoises, lui écrira Louise Dupré, « tu étais une figure de proue » (Lettre du 23 septembre 2007, publiée dans les Cahiers internationaux de symbolisme, n°119-120-121, p. 41).

Brochure-programme du spectacle Les Fées ont soif de Denise Boucher. Pièce recréée à Bruxelles, en 1978, au Théâtre du Jardin botanique, après son interdiction au Québec

Si, dans les années 80, on assiste à un apparent déclin des études féministes en Belgique et en France, avec, en prose et en poésie, le retour de certains stéréotypes féminins réducteurs, et l’oblitération partielle du questionnement du rapport de force entre hommes et femmes, Claire Lejeune continuera  sans trêve à réinterroger celui-ci (Ariane et Don Juan), rejoignant par là, quand elle ne leur sert pas de modèle, le travail  d’une Françoise Lalande (Madame Rimbaud , Alma Mahler) ou celui de Michèle Fabien réinventant une parole pour des figures mythiques, jadis mutiques (Jocaste, Atget et Bérénice). Ainsi, dans son intervention  à la Journée des Femmes du 11 novembre 93, vouée à la question : « Le féminisme aujourd’hui ; que reste-t-il à faire ? », Claire Lejeune déclarera, après avoir évoqué les mutations qui se sont produites dans le social depuis les années 60 : «  Il ne faut pas sous-estimer l’extrême puissance du conditionnement historique qui détermine la relation des hommes et des femmes. Nous avons intégré la Loi patriarcale et le modèle familial qu’elle impose, à tel point que chaque fois que le désir s’éveille pour prendre- ne fût-ce qu’intentionnellement- le pas sur elle, pour s’en écarter, il se produit en nous un sentiment de culpabilité ».

Plus encore, Claire Lejeune, la vigilante, a l’audace de penser un mouvement de libération qui unirait les femmes, qui les inclurait dans une autre histoire, sur la base de leur oppression commune, et qui leur rendrait un passé collectif ; dans son intervention au colloque de 1994 déjà cité, elle déclarera ceci : «  A l’heure où la parole des femmes s’autorise(…), cette parole est neuve, ses formes de légitimité sont encore à inventer. Sans tradition, sans testament, sans mémoire, sans précédent, la citoyenneté d’une femme n’a pas à se recréer un espace culturel, mais tout simplement à se le créer, pour la première fois, dans les ruines d’une histoire où elle n’eut jamais lieu que de se taire ou de parler au nom d’un sexe qui n’est pas le sien. » Deux numéros au moins des Cahiers de Symbolisme  en témoignent de façon plus collective et plus théorique : Penser au féminin (1990) et La création au féminin (2004), ainsi que des interventions féministes de Michelle Perrot dans Réseaux.

Au Théâtre-Poème, à Bruxelles, en mars 2005, présentation de “La création au féminin”

Au-delà de la révolte (« la femme se déploie outre l’homme » (Mémoire de rien, p. 12), les textes de Claire Lejeune appellent tous à recréer une communauté  spirituelle, une nouvelle solidarité, le couple maître-esclave enfin congédié. La recherche d’une voie médiane, où le tiers n’est plus exclu, est là, constamment dans ses essais, dans ses nombreuses interventions dans des colloques et dans son activité citoyenne. C’est une exigence d’ordre éthique, que ses derniers livres prolongeront, parfois sur un ton oraculaire, le poète souhaitant « l’avènement d’une société posthistorique [qui] suppose l’aménagement d’espaces de dialogue à tous les carrefours, où la différence des sexes, des races, des générations, des philosophies, des cultures, des savoirs ait lieu de se signifier. Suppose donc la légitimation de la pensée métisse, l’abolition de toute forme d’apartheid. » (Âge poétique, âge politique, p. 102) : Claire Lejeune construit, ainsi, avec netteté, une pensée de l’utopie interrelationnelle qui n’avait pas encore de précédent.

Enfin, ses écrits rejoignent, par maints aspects, ce que Béatrice Didier  a nommé naguère « l’écriture-femme », dans la mesure où le passage de l’éblouissement intérieur à sa mise en mots passe par deux grandes thématiques : l’artisanat, mais surtout l’enfantement, comme si ‘le naître à soi’ devait se dire dans une parole liée à l’expulsion : «  Émerger un jour du ventre des mots (…) Il allait falloir vivre la gestation et l’éclatement du langage. Mettre dehors le dedans des mots, afin qu’ils deviennent tous rayonnants. Mais alors accoucher sans cesse, assurer les eaux, le sang, l’arrière-faix du langage » (La Geste, p. 33). L’image de la parturition est ici obsédante, quel que soit le livre, comme si elle indexait l’émerveillement d’avoir porté, puis donné le jour, à sa propre pensée.

On l’aura compris. Claire Lejeune, poète et philosophe, est féministe, mais elle dépasse cette étiquette : elle s’insurge, certes, contre le préjugé qui renvoie à  la « traditionnelle » inaptitude des femmes à penser, mais, de même qu’elle ne veut pas se situer au niveau uniquement conceptuel du langage philosophique, elle ne veut pas se laisser enfermer dans cette nouvelle geôle que serait « le féminin ». Patiemment et impatiemment, elle ne cessera d’inventer un espace où sensible et intelligible, matérialité concrète et besoin d’abstraire  communiquent dans une transfiguration conjointe du sensible et du discours rationnel, car, écrit-elle, « la saison de la raison froide est révolue » (L’œil de la lettre, p. 49). On ne s’étonnera donc pas de  ce mot envoyé par Char à Claire Lejeune en août 1966 : « J’aime ce que vous écrivez et je le crois très nécessaire. Vous êtes le poète « féminin » important dont j’attends depuis longtemps l’apparition. » (René Char, Lettre à Claire Lejeune, 3 août 1966).